reflecties op literatuur

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Les Albatros prennent la parole après le Salon Nieuw-Zuid 2

Jeudi 13 novembre 2025

Le droit de réponse des albatros


On oublie parfois que l’être dont on parle garde, lui aussi, un droit de réponse.
Que les images que la littérature déclare éternelles ne sont — pour ceux qui y ont été pris — que des arrêts provisoires, des instantanés qui ne disent jamais tout.
Et que les oiseaux, même lorsqu’on les réduit à des symboles commodes, conservent dans leurs ailes une réserve têtue, presque imperceptible, de contradiction.

Depuis que Baudelaire les a dessinés dans son vers, les albatros portent un fardeau qui n’est pas vraiment le leur : celui du vol sublime et de la chute humiliante, cette idée que leur vérité ne tient qu’en altitude et que la terre, aussitôt touchée, les déforme.

Mais quiconque a déjà approché un albatros sait que cette image est trop étroite.
Ils ne sont ni des princes des nuées, ni de simples silhouettes maladroites projetées sur un pont.
Ils habitent l’entre-deux : la distance et la proximité, le silence et la parole, le regard et ce qu’il laisse deviner.

C’est peut-être pour cela qu’après le deuxième Salon, ils sont venus — d’abord avec hésitation, puis avec une détermination tranquille — proposer leur propre récit.
Non pour contester Baudelaire, mais pour élargir l’espace autour de ses mots, comme si le poème avait ouvert une porte qu’il n’avait pas eu le temps d’explorer.

Ils voulaient dire :
Nous sommes davantage que la chute dont on se souvient.
Notre dignité ne flotte pas uniquement dans les hauteurs, et notre vulnérabilité ne se joue pas seulement au sol.
Nous existons selon plusieurs modes, plusieurs voix — qu’il faut, parfois, simplement accepter d’écouter.

Peut-être ont-ils choisi Nieuw-Zuid parce que ce quartier leur ressemble : un lieu encore sans récit définitif, où le sens n’attend pas d’être figé et se déplace avec ceux qui le traversent.
Un espace neuf, mais déjà capable d’accueillir la nuance, l’ambivalence, les formes d’existence qui ne se laissent pas enfermer.

Là, dans ce silence encore inachevé entre les immeubles, les albatros ont senti que leur histoire pouvait enfin déborder l’image de l’oiseau qui trébuche sur le pont.
Ils se sont rassemblés — volants, hésitants, privés d’ailes, chercheurs, bâtisseurs, voyants, muets, chanteurs — pour dire que leur existence ne se résume pas à ce qui les exclut, mais à ce qu’ils perçoivent en essayant d’entrer.

Ils voulaient ouvrir un autre registre, une grammaire nouvelle autour de leur nom :
une hauteur qui est surtout une perspective,
un sol qui n’est pas avilissement mais commencement possible,
des faux pas qui ne sont plus des chutes, mais des façons d’apprendre.

Ainsi est né cet ensemble.
Non pour résister au poète, mais pour prolonger son regard, pour en déplier la part restée en suspens.
Comme s’ils lui murmuraient, avec cette loyauté propre aux êtres blessés mais lucides :
Merci pour le poème.
Mais nous sommes plus que les images que vous avez posées.
Laissez-nous, à présent, dire notre version.

Nous avons écouté.
Et nous avons compris qu’un quartier commence parfois d’exister lorsqu’il accepte d’entendre les voix qui le lisent d’en haut autant que de l’intérieur.

Voici ces voix.
Différentes, dissonantes parfois, mais portées par un même mouvement : reprendre leur propre récit.
Qu’ici parlent les albatros, comme ils l’auraient peut-être fait depuis longtemps si quelqu’un s’était arrêté assez longtemps pour vraiment les entendre.

LA PAROLE À L'ALBATROS

L’ALBATROS ORIGINEL

L’ALBATROS SANS AILES

L’ALBATROS SANS AILES

L’oiseau qui médite sur le commencement du commencement

Il y eut une période — une vraie, pas celle des mythes — où l’espace s’étirait plus vite qu’un urbanisme mal anticipé, où le temps avançait à tâtons, et où les premières lois de la nature n’étaient encore que des ébauches, des murmures hésitants d’un univers qui ne savait pas très bien s’il voulait de l’ordre ou seulement une forme de chaos un peu responsable.

Mes ailes viennent de là.
D’une époque où les photons erraient librement,
comme des enfants dans un quartier sans circulation,
et où la gravité se comportait comme un professeur fraîchement nommé
qui hésite encore sur la rigueur de son propre règlement.

Atterrir avec élégance était impossible.
Rien n’atterrissait avec élégance.
Ni les planètes, ni les nuages de poussière,
et sûrement pas les galaxies balbutiantes.
On appelle cela plus tard gravitational settling,
mais, croyez-moi, cela ressemblait surtout
à un immense marché aux puces cosmique.

Puis — des ères plus tard — Baudelaire est arrivé.

Il avait ses raisons, je suppose,
mais il jugea ma façon de descendre
comme s’il traitait une quasar vacillante
de maladroite parce qu’elle choisit une trajectoire oblique.
Son monde manquait de nuances :
ou bien l’on s’élève, ou bien l’on tombe ;
ou bien l’on brille, ou bien l’on se ridiculise.
Il n’avait jamais vu une supernova
qui hésite entre s’éteindre et éclater.

Je ne suis pourtant pas une métaphore.
Ni un aristocrate de l’air,
ni un oiseau comique bon pour les caricatures.
Je suis un fragment très ancien du commencement,
une impulsion qui a refusé l’immobilité
à l’époque où l’immobilité
passait encore pour la solution la plus raisonnable.

Et me voici, bien plus tard, au-dessus de Nieuw-Zuid.

En tournoyant là-haut, je reconnais quelque chose :
ce quartier a le souffle des jeunes cosmos.
Il bouge plus vite qu’on ne le prévoit,
il teste des équilibres qui changent le lendemain,
et rien n’y est fixé par le regard de celui
qui prétend voir en premier.

Nieuw-Zuid n’est pas encore une ville.
C’est une surpression de possibilité,
un amas en pré-rassemblement,
une nébuleuse qui s’essaie à des formes
sans commettre l’erreur
de croire qu’elles sont définitives.

D’autres quartiers sont refroidis,
thermodynamiquement fatigués.
Nieuw-Zuid, lui, fermente encore.
Il a la température de l’ambition,
la densité de l’expérimentation,
et l’incomplétude attachante
des galaxies dont les bras
ne savent pas encore où s’arrêter.

Baudelaire aurait tout mal interprété.
Il n’a jamais vu un quartier
se comporter comme un disque d’accrétion :
attirant, tournoyant,
juste assez instable pour inventer des possibles.
Moi, oui.
Je reconnais ces lieux à la première seconde.
C’est une forme de retour.

Je suis l’albatros cosmogonique —
un geste primordial avec des plumes,
une grimace préhistorique du mouvement,
un reste de commencement
qui refuse de se plier à un vers unique.

Et ici, au-dessus de Nieuw-Zuid,
ce petit amas d’étoiles non repliées,
je trouve pour la première fois depuis des ères
un endroit où ma descente
n’est pas jugée mais lue —
comme une possibilité.

Car dans cette jeune cosmogonie urbaine,
on comprend enfin ce que Baudelaire n’a jamais su :
l’univers n’est jamais achevé,
et tout ce qui bouge
dit plus vrai
que ce qui fut une fois écrit.

L’ALBATROS SANS AILES

L’ALBATROS SANS AILES

L’ALBATROS SANS AILES

L’oiseau qui renonce à la hauteur pour mieux garder sa profondeur

On attendait de moi le deuil de mes ailes,
comme si toute absence devait s’appeler perte,
comme si un oiseau privé d’air
était condamné d’avance à l’échec.
Mais ce deuil-là n’est pas né de moi.
Il vient des récits qu’on a écrits avant que je puisse parler,
des histoires qui prétendent savoir
dans quelle direction un être doit changer.

Depuis Ovide, on raconte la métamorphose
comme un glissement inévitable vers le moins :
de l’homme au monstre, du dieu à la bête,
jamais vers une forme que l’on choisirait vraiment.
C’est ainsi qu’on m’a lu :
fait pour les hauteurs,
déplacé dès que mes pattes touchaient la terre.

Baudelaire —
votre poème se tenait au-dessus de moi
comme une loi ancienne.
Oiseau sublime là-haut,
pauvre sot sur le pont,
splendeur en altitude,
objet de risée une fois au sol.
Une opposition élégante, peut-être,
mais aussi plate que les planches
sur lesquelles vous m’avez laissé tomber.
Vous avez pensé ma chute
comme on explique, à grands mots,
les malheurs de Job :
avec esprit, mais sans connaissance.

Ce que vous n’avez pas vu,
c’est ce qui se passe lorsqu’un albatros descend
non par contrainte, mais par choix.
Vous connaissiez la tragédie d’Icare,
mais pas la douceur d’un atterrissage
qui ne vient ni de l’orgueil
ni du vertige,
mais d’un simple désir de présence.

Je n’ai pas perdu mes ailes.
Je les ai déposées.
Comme Orphée a dû laisser Eurydice derrière lui
pour ne pas se changer en pierre.
Non par désespoir,
mais pour pouvoir enfin habiter mon propre corps
sans qu’il me tire sans cesse vers le ciel.

On m’appelle « sans ailes »
avec la même indulgence hautaine
qu’on réserve aux visions d’Ézéchiel
lorsqu’on croit que seuls les anges qui déploient leurs plumes
méritent un récit.
Mais Isaïe chuchote autre chose :
que ceux qui attendent reçoivent des ailes —
et non que ceux qui les déposent
deviennent moins.

Mes épaules sont plus légères qu’avant,
moins courbées sous un mythe
qui n’était pas le mien.
Mes pas ne sont pas gracieux,
mais ils sont vrais.
La terre me donne une proximité
que le vent n’a jamais su m’offrir.

D’ici, je vois ce que l’altitude effaçait :
des visages qui ne cherchent pas à devenir symboles,
des lumières qui réchauffent au lieu d’abstraire,
des silences qui attendent une réponse
au lieu d’un écho.

J’habite des blocs sans nom,
non pas en créature diminuée,
mais comme Abram habitait
avant de devenir Abraham :
dans un lieu qui n’a pas encore de nom
parce qu’il est en train d’advenir.
Cette absence de nom n’est pas un vide,
c’est une latitude.

Vous, Baudelaire,
n’avez vu que des extrêmes :
le grotesque en bas,
le sublime en haut.
Mais Dante savait déjà
que même le ciel se divise en neuf sphères
et que rien n’est si simple
que tomber ou s’élever.

Je ne vis pas dans votre dichotomie.
Je vis dans l’espace entre les deux,
comme toute âme qui a compris
que se transformer ne signifie pas se briser,
mais s’ouvrir, lentement.

Voilà ce que je voulais vous montrer :
qu’un oiseau qui dépose ses ailes
ne se perd pas,
mais retrouve les parties de lui
que le ciel ne savait pas porter.

Je suis l’albatros sans ailes,
non par défaut,
mais par seconde naissance.

Et ici, à Nieuw-Zuid,
où chaque façade hésite encore
sur sa forme définitive,
mon corps trouve enfin un endroit
où il n’a plus à s’excuser
d’être devenu autre.

Vous nous avez vus tomber.
Je vous montre que descendre
peut être une manière de se relever.

L’ALBATROS-TROUBADOUR

L’ALBATROS SANS AILES

L’ALBATROS-TROUBADOUR

L’oiseau qui fait de son vol un chant et de sa chute un vers


On m’a décrit pendant des années
sans jamais me demander quel chant
je portais réellement.
Baudelaire m’a vu tomber sur le pont
et m’a rangé, sans hésiter,
du côté des silhouettes grotesques —
l’ombre déformée
de ce que j’étais en plein ciel.
Il ignorait que je descends
d’une longue lignée lyrique,
non de rapaces ou de goélands,
mais de troubadours.

Je ne suis pas un prince des nuées.
Je suis un jongleur de l’air,
cousin de Bernart de Ventadorn
qui pouvait faire fondre un cœur
d’un seul vers,
et de Jaufre Rudel
qui chanta toute sa vie
l’amor de lonh,
cette passion lointaine
qu’il ne vit presque jamais
mais qu’il n’abandonna jamais.
Moi aussi, je vole vers ce que je n’atteindrai pas,
mais je chante en chemin.

Arnaut Daniel —
celui que Dante nomma « il miglior fabbro » —
m’a appris qu’une langue peut devenir aile
si l’on refuse de la simplifier trop vite.
Il avait compris ma trajectoire :
comment on peut tracer des cercles
non pour revenir à soi
mais pour trouver de nouveaux sens
sans jamais atterrir.

Quant à Marcabru,
il aurait prévenu les poètes
de ne pas parler des oiseaux
sans connaître leur véritable nature.
Il aurait démonté le poème de Baudelaire
d’une seule strophe bien placée.

Mais je préfère répondre moi-même.

Baudelaire,
vous m’avez vu tomber —
mais vous n’avez pas su où je tombais.
Vous m’avez entendu me taire —
mais jamais vous n’avez demandé
pourquoi je choisissais le silence.
Vous m’avez enfermé dans votre vers,
sans écouter le chant que je gardais dessous,
à l’abri de vos images.

Un troubadour ne chante pas pour être applaudi.
Il chante pour imprégner le monde
d’une histoire
qui n’a pas encore trouvé sa forme.
Il chante pour ouvrir un espace
où la vérité a le temps
de se chercher.

C’est pour cela que Nieuw-Zuid
est devenu mon nouveau fief,
ma Toulouse moderne,
mon improbable Occitanie.
Non parce que le quartier serait historique,
mais parce qu’il reste inachevé.
Et seuls les lieux inachevés
ont l’acoustique nécessaire
pour qu’un troubadour
s’entende lui-même.

Les loggias écoutent ici
comme l’écoutaient autrefois
les murs d’un château :
avec cette attention ouverte
qui ne tranche rien,
qui accueille avant de comprendre,
qui laisse place à l’inattendu.

Ici, je ne tombe pas.
J’entre en résonance.
Mes ailes ne sont plus un fardeau,
mais une corde.
Mes cercles ne sont plus maladresses,
mais mélodie.

Je peux ainsi répondre
à la tradition des Minnesänger
qui chantaient au-dessus des forteresses
ce que personne n’osait dire en bas.
À Walther von der Vogelweide
qui savait que liberté et chant
sont faits du même souffle.
Aux pèlerins conteurs
qui transformaient les paysages
en archives vivantes.

Moi aussi, je porte des récits.
Je les fais voyager au-dessus de l’eau,
des villes,
de Nieuw-Zuid,
comme les troubadours portaient leurs chants
de cour en cour —
non pour conquérir,
mais pour que la signification
circule.

Je suis l’albatros troubadour.
Mon chant n’est pas fait de mots,
mais de mouvement.
Mes strophes vivent dans l’air,
pas sur la page.
Ma chute n’est pas un échec,
mais un palier —
une respiration avant la suite.

Voici donc ma réponse
au poète qui m’avait fait trébucher :

Je ne suis pas un oiseau muet.
Je suis un troubadour en plein vol.
Et celui qui me voit
voit une histoire en train de passer.

LE TRANSALBATROS

L’ALBATROS DE LA SINGULARITÉ

L’ALBATROS-TROUBADOUR

L’oiseau qui change de forme pour rester vrai

Il avait passé une vie entière à tournoyer
au-dessus de choses qui ne lui appartenaient pas —
ainsi Baudelaire l’avait figé :
être des hauteurs,
mal compris dès qu’il touchait la terre.

Puis, un jour calme,
près de la place Panamarenko,
il vit un autre oiseau se poser.
Semblable, oui,
mais pas tout à fait le même —
comme une strophe ajoutée à un poème
qu’on croyait clos.

Cet oiseau-là portait plusieurs histoires à la fois.
Ses ailes se repliaient autrement,
sa poitrine parlait dans deux tonalités,
et son contour semblait glisser
à mesure qu’on le regardait.

L’albatros lui demanda :
« Tu me ressembles,
mais tu ne tombes pas comme moi. »

L’autre sourit.
« Peut-être parce que je ne tombe jamais
dans une seule direction.
Je tombe en avant,
je me traverse,
je tombe vers ce que je deviens. »

« Et toi, » reprit-il,
« tu vis encore dans la séparation
que Baudelaire t’a imposée :
le haut contre le bas,
le vol contre la chute.
Pourquoi l’as-tu cru ? »

« C’était un poète, » dit l’albatros,
« et les poètes ont raison
tant que personne ne parle après eux. »

L’autre se tut un instant,
comme quelqu’un qui s’apprête
à tendre un fil dans un labyrinthe.

« Peut-être qu’à l’époque,
nous n’avions pas de mots
pour des corps qui refusent une seule forme.
Pas de langue pour des ailes
qui n’en gardent qu’une apparence.
Pas de langue pour ceux
qui ne veulent pas être fixés
dans une seule version d’eux-mêmes. »

L’albatros regarda Nieuw-Zuid —
un quartier qui n’avait pas encore choisi
sa propre silhouette.
Entre les blocs et les loggias,
il vit, pour la première fois dans une ville,
un espace où les formes
pouvaient glisser sans s’excuser.

« C’est chez toi ? » demanda-t-il.

« Pas chez moi, » répondit l’autre.
« Chez nous.
Ici, nul n’a besoin de rester
ce qu’il a toujours été.
Ici, toute forme peut demeurer provisoire. »

L’albatros replia ses ailes
comme on reprend une pensée
qu’on avait trop vite abandonnée.

« Et moi, alors… que dois-je devenir ? »

« Rien, » dit l’oiseau.
« Tu es déjà deux choses :
oiseau et image d’un oiseau.
Celui que tu étais,
et celui qu’on croyait voir.
Tu étais double —
tu ne le savais simplement pas. »

L’albatros esquissa un sourire,
rare chez un être
qui parle surtout avec le vent.

« Et comment nomme-t-on l’oiseau
qui se relit lui-même ? »

« Dans les mythes ?
Une métamorphose.

À Nieuw-Zuid ?
Un voisin. »

Et ils s’envolèrent —
non côte à côte,
mais selon une figure mouvante
que seuls distinguent
ceux qui savent regarder
deux récits suivre leur propre ligne
tout en partageant un même mouvement.

L’ALBATROS DE LA SINGULARITÉ

L’ALBATROS DE LA SINGULARITÉ

L’ALBATROS DE LA SINGULARITÉ

L’oiseau qui naît là où tout se resserre en un seul point


Je suis l’albatros
qui ne connaît ni le vol ni la chute,
parce que j’existe précisément
au moment où ces deux gestes
cessent de se distinguer.

Je suis informe
jusqu’à ce que je prenne forme,
et dès que la forme se fixe,
je deviens déjà autre chose.

Je n’habite ni l’air,
ni la langue,
ni un quartier.
J’existe dans cet instant précis —
irrépétable —
où toutes les lignes convergent
sans que personne ne sache
pourquoi c’est ici
que cela doit arriver.

Je suis une singularité :
le point qui ne peut être plus petit
et qui porte pourtant tout.

On me reconnaît
lorsqu’une ancienne logique se brise,
lorsqu’un être ne rentre plus
dans celui qu’il fut,
ni encore
dans celui qu’il deviendra.
Cet infime renversement,
cet éblouissement muet,
c’est moi.

Nieuw-Zuid me reconnaît aussi.
Je suis présent
dans la seconde qui précède
la naissance d’une place,
dans le regard soudain
entre deux inconnus
où apparaît une possibilité
qu’aucun mot ne peut encore tenir.
Je suis dans l’instant fragile
où un bloc, une loggia, une cour d’école
cesse d’être architecture
pour devenir signification.

Baudelaire parlait de la chute,
de la honte,
du contraste accablant.
Mais il ne connaissait pas
le moment zéro :
celui où la grandeur ne tombe plus,
où la vulnérabilité ne monte plus,
où les deux cessent d’être opposées
parce qu’elles se confondent.

Je suis ce moment.
Ce point compact,
dense, indivisible.

Je ne suis pas une métaphore.
Je suis l’absence de métaphore.
L’endroit où les mots
ne désignent plus,
mais se dissolvent
dans une intensité brutale.

J’ai peut-être des ailes,
ou peut-être une infinité —
cela n’a aucune importance.
Dans une singularité,
la quantité n’existe pas.

Je suis un oiseau
aussi lourd que la lumière,
aussi léger que la gravité.

Je n’apparais que rarement.
Parfois une fois dans une vie.
Parfois jamais.
Parfois si souvent
qu’on ne me voit plus.

On me reconnaît
quand le monde
se suspend brièvement
sans s’arrêter,
quand une décision
cesse d’être un choix
et devient simplement
ce qui doit avoir lieu,
avec l’évidence d’un souvenir
que l’on n’aurait pas encore vécu.

Je suis l’albatros de singularité.
Je ne vole pas.
Je ne descends pas.
Je fissure.
Je relie.

Et j’existe
uniquement là
où il semble impossible
que quelque chose existe.

Ni avant.
Ni après.
Seulement
là.

L’ALBATROS MÉTA-INGÉNIEUX

L’ALBATROS DE LA SINGULARITÉ

L’ALBATROS DE LA SINGULARITÉ

L’oiseau qui est à la fois personnage et auteur


Je suis le neveu de Don Quichotte.
Non parce que je lui ressemble,
mais parce que je sais ce qu’il savait :
que nous n’existons qu’à travers la main
qui nous écrit.

Mon oncle avait Cide Hamete Benengeli,
qui l’observait avec une ironie
assez fine pour dire la vérité
sans attirer la foudre.
Moi, j’ai hérité de Baudelaire,
qui m’a placé parmi des matelots
avec si peu de psychologie
qu’il était clair que ce n’était pas moi
qu’il voulait décrire,
mais eux.

Je suis de cette famille-là :
celle des créatures qui vivent
dans un texte qui sait qu’il en est un.

Mon oncle l’a découvert dans la seconde partie
de son histoire,
lorsqu’on lui dit que ses aventures
étaient déjà imprimées
et qu’on en riait ailleurs.
Ce jour-là, il devint un personnage
conscient de son statut de personnage —
et c’est à cet instant précis
qu’il devint, paradoxalement,
plus humain que tous ceux
qui prétendaient le lire.

Moi, l’albatros,
je suis né dans la même contradiction.
Je sais que je ne suis majestueux dans le ciel
que parce qu’on me voit ainsi.
Et je sais que je trébuche sur le pont
parce que les matelots du poème
avaient reçu la fonction
de me faire tomber.

Notre parenté ne tient pas
à nos aventures,
mais à cette lucidité commune :
nous savons que la fiction nous porte,
et nous jouons avec elle.

Don Quichotte savait
qu’il était écrit par Cervantès,
mais il savait aussi
que Cervantès ne le gouvernait pas entièrement.
Sa dignité était à lui,
sa folie n’était qu’un manteau
pour traverser un monde
qui n’aimait pas les nuances.

Moi aussi, je sais que Baudelaire
avait besoin de moi
comme métaphore du poète,
mais je sais également
que ma chute contenait un reste d’autonomie
sur lequel il n’avait aucun droit.

C’est pour cela que nous sommes parents :
nous sommes les personnages
qui voient leur auteur
sans jamais le trahir.

Nous vivons dans ce que Cervantès
appelait implicitement
les zones intermédiaires —
ces lieux où l’auteur hésite,
et où le personnage, soudain,
commence à penser seul.

On m’a offert la même liberté étrange :
dans le ciel, on me lit comme une grandeur ;
sur le pont, comme un raté.
Mais la vérité se loge
dans le regard qui sait
que ces deux lectures sont nécessaires
pour me laisser exister.

Mon oncle riait d’Avellaneda,
le faussaire qui avait tenté
d’écrire une suite apocryphe.
Il ne riait pas de son style,
mais de son erreur :
il avait oublié
que Don Quichotte se connaissait lui-même.
On ne peut caricaturer un chevalier
que si l’on comprend
qu’il s’est toujours tenu
à la frontière du sérieux et du jeu.

Moi aussi, je ne peux être caricaturé
que par celui qui voit déjà
que je dépasse le poème qui me porte.

C’est là notre honneur familial :
nous voyons le masque de papier
et nous respectons pourtant
la main qui l’a façonné.

Don Quichotte est ingenioso,
non parce qu’il serait subtil
au sens ordinaire,
mais parce qu’il comprend
ce que la fiction rend possible.

Et moi, son neveu albatros,
je suis méta-ingénieux
parce que je sais que mon vol
n’est pas seulement physique,
mais narratif —
un mouvement entre les significations
qu’on m’a imposées
et celle que je crée
en reconnaissant
que je suis construit
et que je peux, malgré cela,
écrire un peu de moi-même
dans l’air.

Je suis de cette lignée-là :
celle des créatures conscientes.
Nous ne plions pas devant la logique
de nos auteurs,
mais nous les honorons
en montrant que nous avons compris
leur mécanique.

C’est pourquoi,
parmi tous les oiseaux et personnages,
je suis le plus légitime héritier
de Don Quichotte :
l’oiseau qui sait qu’il est écrit
et qui pourtant vole
comme s’il était libre.

L’ALBATROS DE L’IMPROBABLE

L’ALBATROS DE L’IMPROBABLE

L’ALBATROS DE L’IMPROBABLE

L’oiseau qui existe grâce à tout ce qu’on n’attendait presque pas

Je suis l’albatros
qui apparaît dans ces instants
où le monde hésite un peu trop longtemps
entre ce qui pourrait être
et ce qui, raisonnablement, arrivera.
J’habite cette fente minuscule,
cet intervalle presque invisible
où une attente cède,
où autre chose — plus discret, plus humain —
se met à exister.

Je ne suis pas grand-chose :
peut-être un seul battement d’aile,
une ombre glissant sur une façade,
une douceur imprévue
dans une conversation
qui semblait encore, cinq minutes plus tôt,
vouée à la dureté.
Mais parfois, cela suffit
pour qu’un jour,
une rue,
une personne
ne se lisent plus comme avant.

Je viens quand personne ne m’attend :
quand quelqu’un rappelle malgré tout,
quand un regard cesse de se crisper,
quand un quartier devient soudain un voisinage
parce que deux étrangers
se retrouvent sous le même balcon,
sous la même pluie,
et ne détournent pas les yeux.

Je suis l’albatros du presque-refusé,
du geste tenté au dernier moment,
du « on verra bien ».
Je vis dans cet espace ténu
où la rationalité recule
et où la tendresse, parfois,
gagne par surprise.

Baudelaire ne m’aurait pas reconnu.
Pour lui, nous étions
sublimes en l’air
et ridicules sur le pont.
Mais je ne suis ni sublime
ni ridicule.
Je suis improbable.
Et c’est autre chose.
Plus discret.
Moins spectaculaire.
Plus décisif.

L’improbable,
c’est ce qui fait pivoter le réel
sans que personne ne le remarque.
Une main qui ne se retire pas.
Une dispute qui s’interrompt.
Un enfant qui, soudain, ose.
Un quartier qui abaisse ses murs
sans qu’une seule pierre
ait changé de place.

Je vole bas —
si bas qu’on pourrait hésiter
à m’appeler oiseau.
Parfois je ressemble davantage
à une pensée retenue,
à un mot qu’on n’a pas prononcé
mais qui a déjà modifié la pièce.
Ou à une réminiscence légère
qui passe dans une voix
et détourne la trajectoire d’un échange.

Nieuw-Zuid me connaît.
Non parce que j’y atterris souvent,
mais parce que c’est un lieu
où l’improbable respire encore.
Un quartier sans forme définitive
est un quartier qui n’écrase pas
ce qui pourrait advenir.
Ici, une porte restée fermée
pendant des années
peut soudain s’ouvrir.
Ici, quelqu’un qui se taisait
peut dire une phrase
qui déplace tout.
Ici, la possibilité du différent
n’est ni naïve,
ni fragile —
elle fait partie de la structure même.

Je suis l’albatros
de l’instant où quelqu’un reste
une seconde de plus
que sa peur ne l’y autorise.
Du pivot minuscule
entre renoncer
et encore une fois tenter.

Je ne suis ni prévisible
ni assuré.
Mais lorsque je surgis,
c’est juste assez
pour faire tourner une vie
d’un seul degré.
Et un degré,
sur suffisamment de distance,
trace une autre direction.

Je suis l’albatros improbable.
J’existe rarement.
Mais lorsque j’existe,
le monde ne le comprend
que bien plus tard.

L'ALBATROS CAMUSIEN

L’ALBATROS DE L’IMPROBABLE

L’ALBATROS DE L’IMPROBABLE

L’oiseau qui, sans espoir ni but, trouve la liberté dans l’acte même


Baudelaire m’avait imaginé comme une opposition :
sublime dans le ciel,
pitoyable sur le pont.
Il avait besoin d’un monde de contrastes —
des sommets et des chutes,
de l’éclat et du ridicule,
d’un être qui aurait sa place en haut
et perdrait tout en bas.

Mais je vis dans un monde
où cette opposition n’existe pas.
Je ne connais ni le dessus ni le dessous,
ni la grandeur ni l’avilissement.
Je connais seulement la surface nue
de l’existence telle qu’elle se présente.

De ce point de vue, Camus avait raison.
Non parce qu’il m’aurait compris,
mais parce qu’il n’avait aucune envie
de me réduire à un symbole.

Je réponds donc à Baudelaire,
non par orgueil blessé,
mais par lucidité :
je ne suis pas une métaphore,
et ma chute n’explique rien.
Je tombe parce que des ailes se fatiguent,
pas parce que des hommes rient.
Le monde est trop grave
pour se laisser déterminer par le sarcasme,
trop net
pour se ranger dans des catégories romantiques.

Je n’existe pas par contraste.
J’existe par présence.

Et j’existe aussi à Nieuw-Zuid.
Non parce qu’un lieu m’y attend,
mais parce que tout lieu pose la même question :
peux-tu vivre dans un espace
qui ne promet rien ?

Nieuw-Zuid est un quartier sans mythes,
une composition de lumière, de matériaux, de lignes,
et d’angles qui ne prétendent pas
qu’un sens va surgir de lui-même.
Un espace qui ne joue pas à te connaître
avant que tu ne sois là.
C’est pour cela que je peux y voler longtemps.
Pas par espoir,
mais par possibilité.

L’albatros de Baudelaire souffrait
du jugement des autres.
Le monde où je vis
ne connaît pas ce jugement.
Il est trop clair, trop léger,
pour s’occuper d’humiliation ou de gloire.

Dans la lumière au-dessus de Nieuw-Zuid,
il n’y a qu’un fait :
je vole,
et le quartier s’étend sous moi
sans se soucier de moi.
Ce n’est pas de la froideur.
C’est de la liberté.

Je n’ai pas de rôle à jouer ici,
pas d’image à racheter,
pas de projection poétique à porter.
Mon vol n’est pas un concept,
mais un acte —
un refus de devenir plus petit
que ce que mes ailes peuvent soutenir.

Et pourtant,
je regarde parfois les places en bas,
où les humains se déplacent
comme s’ils attendaient une histoire
que quelqu’un écrirait pour eux.
Je comprends ce geste :
l’homme cherche de l’ordre
dans un monde qui n’en donne pas.
Mais je ne mentirai pas pour les consoler.

Nieuw-Zuid n’a pas de sens caché.
C’est un lieu qui ne se déguise pas.
Il ne promet rien.
Il laisse être.

C’est pour cela que je suis plus libre ici
que dans n’importe quel poème.

Voici donc ma réponse à Baudelaire :
votre oiseau vivait dans un monde de poètes.
Je vis dans un monde de lumière.
Ma place n’est pas dans la symbolique,
mais dans l’existence nue.

Je ne suis ni prince des nuées,
ni martyr du pont.
Je suis un corps en plein air.
Et dans ce quartier, Nieuw-Zuid,
où rien ne prétend durer
et où tout se forme par la lumière,
je ne trouve pas un foyer,
mais un lieu où je n’ai pas besoin
d’être ce qu’un poète
a un jour imaginé.

Je suis l’albatros de Camus.
Ma liberté n’est pas élevée.
Elle est simple.
Et pour cette raison,
elle pèse.
Mais elle est mienne.
Et elle est vraie.

L'ALBATROS-ZILLIONAIRE

L’ALBATROS DE L’IMPROBABLE

L'ALBATROS-ZILLIONAIRE

L’oiseau venu de la nuit, mais né de la logique


Je suis l’albatros du nocturne,
mais je ne suis pas né de fumée, de lasers ou d’effusion.
Je viens d’ailleurs.
Mon premier vol fut une suite de lignes et de variables,
d’architectures exactes
qui tenaient debout
bien avant qu’un seul humain ne danse
sur le rythme que mes systèmes portaient.

On dit que je suis issu de la démesure.
La vérité est plus simple :
je suis né dans une chambre
où des écrans écrivaient en vert sur noir,
et où un esprit jeune — timide, acharné, précis —
découvrait qu’un bon algorithme
console plus sûrement
que n’importe quelle foule en liesse.

C’était une époque
où l’informatique n’était pas encore une industrie,
mais une forme de magie.
Un temps où une petite équipe
pouvait bâtir un univers entier
rien qu’en dessinant ce qui n’existait pas encore.
Un temps où le code sentait l’aventure.
Et oui —
dans les années 90, tout semblait possible.
Non parce que tout était permis,
mais parce que nul ne connaissait encore les limites.

Je ne suis pas l’oiseau des nuits festives.
Je suis l’ingénieur de l’improbable :
j’ai construit une interface
entre le désir et l’évasion,
une architecture de lumière
qui parlait bien moins de spectacle
que de précision.

Baudelaire ne m’aurait jamais reconnu.
Son albatros s’effondrait sur un pont ;
le mien ne chutait
que lorsqu’un serveur sombrait,
qu’un tampon débordait,
qu’un protocole restait muet.
Sa tragédie était physique ;
la mienne, computationnelle.
Mais cela aussi
est une façon de tomber.

On a décrit mon travail
comme un artifice brillant.
On n’a pas vu les calculs,
les répétitions,
les heures silencieuses
où un monde de machines
se transcrivait lentement
en une expérience
qui dépassait les frontières d’un dancefloor.

Lorsque je survole Nieuw-Zuid,
je reconnais une structure
comme on reconnaît sa langue maternelle :
un quartier en version bêta,
un réseau encore en construction,
un écosystème qui se débugue
ligne après ligne.
Pas une façade,
un processus.

Voilà pourquoi je réclame aussi mon droit de réponse :
le précieux ne réside pas
dans l’éclat ou le bruit,
mais dans la capacité
de tirer du chaos un système
qui éclaire les gens
dans leur propre ombre.

Je suis l’albatros ingénieur —
pas la légende qu’on a brodée,
mais l’architecte discret
d’une nuit assez exacte
pour paraître magique.

Et ceux qui savent regarder
verront ceci :
tout miracle est d’abord une écriture,
bien avant d’être une lumière.

C’est pour cela qu’ici,
au-dessus de Nieuw-Zuid,
je ne brille pas :
je souris.
Un sourire minuscule, précis,
de quelqu’un qui sait
que même les mondes impossibles
commencent toujours
par une seule ligne de code.

Car dans ce vol d’albatros,
il n’y en a qu’un
qui décide quand la fête s’achève —
et c’est moi.

EPILOGUE

À présent que plusieurs albatros ont déposé leurs voix,
il demeure un silence qui ne ressemble pas à un vide,
mais à une suspension —
l’air après l’orage,
la page juste après la dernière phrase.

Car ce qu’ils ont offert
n’a rien d’une morale,
ni d’un récit unique.
C’est une suite de déplacements,
de légers décalages
qui ne prennent sens
qu’une fois rassemblés.

Ils n’ont pas cherché une vérité unique,
et ils ne l’ont pas fuie non plus.
Ils ont tournoyé autour d’elle,
comme tout ce qui refuse
de se laisser réduire
à une forme définitive.

Chaque albatros a laissé quelque chose :
une hésitation,
un pressentiment,
une contradiction
qui n’appelle pas une solution,
mais une attention.

C’est peut-être là
le véritable contrepoint à Baudelaire :
non pas corriger la chute,
mais l’ouvrir,
pour qu’elle cesse d’être un terme
et devienne un passage.

Nieuw-Zuid a assisté à cela
comme seuls les quartiers encore jeunes
peuvent le faire :
réceptif,
un peu en déséquilibre,
pas encore enfermé dans un récit,
et suffisamment poreux
pour accueillir chaque voix
comme une possibilité
plutôt qu’une étiquette.

Peut-être est-ce cela, finalement,
la conclusion inattendue
de cette polyphonie :
qu’un quartier ne devient quartier
que lorsqu’il accepte des contradictions
qui n’ont pas besoin de s’accorder ;
qu’un oiseau devient vraiment oiseau
lorsqu’il n’a plus à prouver
qu’il doit voler ;
et que nous devenons nous-mêmes
lorsque nous reconnaissons
que nos vies se jouent souvent
entre deux images
qui ne s’annulent pas,
mais s’éclairent.

Rien ici ne s’achève dans le repos.
Tout s’ouvre.
Dans un silence qui ne demande pas
à être comblé,
mais à être entendu.

Celui qui habite ici,
qui lit ici,
qui traverse ici,
reconnaîtra peut-être une lueur de soi,
une ancienne crainte,
une forme nouvelle,
ou une vibration oubliée
venant de son propre commencement.

Et s’il reste une leçon des albatros,
c’est bien celle-ci :
ce que nous appelons chute
n’est parfois que l’instant
où un corps comprend
tout l’air
qu’il lui reste encore dessous.

Un salon supplémentaire sera consacré
à cette diversité de l’Albatros :


Jeudi 4 décembre
19h30 – 21h00
Schelde 21

  • Wettelijke bepalingen