reflecties op literatuur
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Finisterre doublé
Salon Nieuw-Zuid · Anvers
Sylvia Plath et David Whyte ont tous deux écrit un poème portant ce titre. Ils ne se trouvaient pas au même endroit. Ils n'ont pas vu la même mer. Ils n'entendaient pas la même chose par la fin de la terre.
Finisterre. Le latin est immédiat : finis terrae, la fin de la terre. Un nom dont les poètes ne se libèrent pas. Sylvia Plath se tenait en 1961 sur la côte bretonne et écrivait un poème sur l'érosion, le silence, et une Madone qui détourne le regard. David Whyte écrivait en 2012 un poème pour sa nièce, après qu'elle eut accompli le Camino de Compostella à Cap Finisterre en Galice. Le même nom. Un autre rivage. Une autre raison d'écrire. Et un rapport fondamentalement différent à ce que fait de l'être humain la limite du monde.
I — Deux lieux qui portent le même nom
Il existe plus d'un bord du monde en Europe. Le nom *finis terrae* s'attache à plusieurs points du continent occidental — des endroits où la terre s'arrêtait et la mer commençait, où la carte atteignait sa frontière et où l'imagination prenait le relais.
POINTE DU RAZ · BRETAGNE · FRANCE
Le point le plus occidental du continent français. En breton : *Beg ar Raz* — la pointe du Raz. Des falaises de granit abruptes, à près de quatre-vingt-dix mètres au-dessus de l'Atlantique. Pendant des siècles, une route maritime redoutée ; les eaux au pied des falaises portent le nom d'Enfer de Plogoff. À proximité du rivage se dresse la statue de Notre-Dame des Naufragés. Sylvia Plath visita ce lieu en 1961.
CABO FINISTERRE · GALICE · ESPAGNE
Le point le plus occidental de la péninsule Ibérique. Le terme du Camino de Finisterre — prolongement du chemin de pèlerinage après Santiago de Compostela, trois jours de marche le long de la côte galicienne vers la mer. La borne kilométrique indique 0,00 km : le point zéro. C'est ici que s'achevait le chemin de la nièce de David Whyte, pour qui il écrivit son poème.
Que Plath et Whyte aient fréquenté des lieux différents n'est pas sans importance. Leurs poèmes ne parlent pas des mêmes rochers, ni de la même eau. Et pourtant ils partagent le même titre et touchent au même concept. C'est précisément pourquoi la comparaison est féconde : non pas malgré la différence des lieux, mais grâce à elle.
II — Sylvia Plath : qui se tenait à la Pointe du Raz
Sylvia Plath naquit le 27 octobre 1932 à Boston, Massachusetts. Son père, Otto Plath, était un entomologiste germano-américain — une autorité sur les bourdons et les abeilles, auteur du traité scientifique *Bumblebees and Their Ways*. Il était austère, distant, intellectuellement dominant. Et il mourut quand Sylvia avait huit ans, du diabète — une mort qui eût pu être évitée s'il avait consulté un médecin à temps. Son refus de se faire soigner fut vécu par la jeune Sylvia comme un acte d'abandon. Elle ne le lui pardonna jamais, et ne l'oublia jamais.
Cette perte blessait sa poésie comme un courant souterrain. Le poème *Daddy*, écrit en 1962, en est la confrontation la plus directe — un poème d'une crudité si malaisante que les critiques débattirent pendant des décennies de l'admiration ou du rejet qu'il méritait. Mais le père est aussi présent dans les silences, dans les images du pouvoir et de l'impuissance, dans les figures qui apparaissent dans son œuvre comme des êtres qui ne répondent pas.
Plath étudia à Smith College grâce à une bourse, remporta des prix, publia tôt. En 1953, à vingt ans, elle s'effondra : une dépression sévère, une tentative de suicide sérieuse, puis des mois dans un établissement psychiatrique où elle subit des électrochocs. Elle traita cette période dans The Bell Jar (1963), le roman qu'elle publia sous pseudonyme quelques semaines avant sa mort.
Le traitement par électrochocs. Plath décrivit ce qu'il lui fit en des images à la fois cliniques et poétiques. La sensation du courant traversant le corps, de l'interruption momentanée, d'être ensuite différente de ce qu'elle était avant. Pas guérie. Transformée. La cloche de verre qui est dans *The Bell Jar* sa métaphore de la dépression — on y est enfermée, on voit le monde à travers le verre, mais on ne peut l'atteindre — fut momentanément soulevée. Momentanément.
En 1956, elle obtint une bourse pour Cambridge. C'est là qu'elle rencontra Ted Hughes — grand, sombre, magnétique, poète lui aussi. Ils se marièrent quatre mois après leur première rencontre. L'union fut littérairement féconde et personnellement dévastatrice : Hughes la trompa. En 1962, ils se séparèrent.
Durant l'été 1961, Plath et Hughes voyagèrent en Bretagne. Elle se tint à la Pointe du Raz — au bord de ces falaises surplombant l'Atlantique, près de la statuette de la Vierge sur le rocher — et écrivit un poème. Non pas sur elle-même. Sur le lieu. Mais ce que dit le lieu est indéniablement coloré par celui qui l'écoute : les rochers qui « dissimulent leur rancœur », la brume comme des âmes qui s'élèvent sans espoir, la mer sans fond. C'est la Bretagne vue par des yeux qui savent ce que c'est que de n'avoir pas de fond.
Son poème Finisterre fut publié à titre posthume dans Crossing the Water (1971), huit ans après sa mort. Plath mourut le 11 février 1963 à Londres, à l'âge de trente ans. Ce matin-là, elle avait donné à manger à ses enfants — du pain et du lait. Sa fille Frieda avait deux ans. Son fils Nicholas avait un an.
III — David Whyte : une lettre à sa nièce
David Whyte naquit en 1955 dans le Yorkshire, en Angleterre, et grandit là en faisant des études au Pays de Galles. Il étudia la biologie marine — une formation qui a façonné sa poésie : il écrit sur la nature en homme qui la connaît de l'intérieur. Il s'établit par la suite dans le nord-ouest du Pacifique, aux États-Unis, où il bâtit une carrière de poète, de philosophe et de consultant en entreprise. Cette dernière activité lui a valu des critiques : trop vague, trop sentimental, trop développement personnel. Pour une large part de son œuvre, ces reproches ne sont pas infondés.
Mais Finisterre, publié dans le recueil Pilgrim (2012), échappe à ces critiques. La raison tient entièrement à la genèse du poème.
Whyte l'écrivit pour sa nièce. Elle avait parcouru le Camino de Finisterre — trois jours de marche le long de la côte galicienne, de Santiago de Compostela jusqu'à la mer, jusqu'au point zéro de la borne kilométrique. Elle était arrivée. Elle avait accompli le chemin. Et elle se tenait devant la mer sans savoir quoi faire ensuite. Whyte lui écrivit un poème sur ce moment : sur les chaussures que l'on laisse — car les pèlerins brûlaient traditionnellement leurs vêtements et leurs chaussures à Cabo Finisterre, un geste plus ancien que le christianisme : ce qui m'a conduit jusqu'ici ne peut me mener là où je dois aller maintenant. Sur les lettres que l'on portait, usées d'un long usage, que l'on peut enfin laisser partir. Sur la promesse que l'on aurait dû faire depuis longtemps mais que l'on avait différée.
DAVID WHYTE — FINISTERRE (2012)
not because you had given up
but because now, you would find
a different way to tread,
and because, through it all,
part of you could still walk on,
no matter how, over the waves.
Que le poème ait été écrit pour quelqu'un de précis dans un moment précis change quelque chose de fondamental à la lecture. Ce n'est pas une philosophie abstraite sur les seuils. C'est une lettre. Une expression de sollicitude d'un oncle pour sa nièce qui a accompli quelque chose de grand et qui se tient maintenant au bord de ce grand.
Et pourtant, le poème agit bien au-delà de ce contexte. C'est le paradoxe du personnel en poésie : plus la circonstance est précise, plus loin elle peut porter. Whyte écrivit pour sa nièce, et écrivit par là même pour quiconque s'est un jour trouvé au bord d'un abîme sans savoir comment continuer.
IV — La figure au bord : sujet et passif
Qui se tient à la fin de la terre — et comment cette figure se rapporte à ce qui est — voilà la première grande différence entre les deux poèmes.
Le poème de Whyte possède un *tu*. Une figure qui agit, décide, promet, laisse derrière elle. La structure grammaticale est une suite d'infinitifs : *to call an end, to take out, to light, to read, to empty, to sort, to promise, to abandon*. Des actions — actives, intentionnelles, successives. L'infinitif est la forme grammaticale de l'intention : quelque chose qui doit encore être fait, mais qui peut l'être. Le poème est un agenda du lâcher-prise, une instruction adressée à un sujet capable de répondre à ce que la réalité exige de lui.
Le poème de Plath possède un *je*. Mais ce je n'agit pas. Il observe. Il marche. Il subit. Les rochers dissimulent leur rancœur. La brume bouche sa bouche. La Madone avance et détourne le regard. L'action grammaticale ne réside presque jamais dans le je — il est rempli, enveloppé, réduit au silence, et finalement libéré. Mais cette libération n'est pas son choix. Il est libéré comme l'est quelque chose qui était captif.
WHYTE — LE SUJET ACTIF
L'infinitif comme programme. Tu lâches, tu promets, tu tries. Un sujet capable de répondre à ce que la réalité exige. Le bord propose quelque chose. Et lui peut réagir.
PLATH — LE SUJET POREUX
Le passif comme condition. Elle est remplie, bâillonnée, libérée. Un sujet que la réalité façonne, par des forces qui ne la connaissent pas et ne la consultent pas.
Ce n'est pas une différence de style. C'est une différence philosophique sur ce qu'est un être humain au bord du supportable — si ce bord *exige* quelque chose ou fait quelque chose.
V — Deux mers
Elles se tenaient sur des rivages différents du même océan. Et la mer qu'elles voyaient était une mer différente — non parce que l'Atlantique aurait changé entre la Bretagne et la Galice, mais parce que l'œil qui le regarde occupe une position différente dans le monde.
Chez Whyte, la mer est l'espace du possible. Le domaine vers lequel l'ombre court déjà — l'avenir qui attend au-delà du bord du connu. L'océan n'est pas menaçant mais accueillant. Il attire. L'ombre le traverse déjà, en avant de la figure, vers où vont les ombres. Il y a une direction. Il y a un au-delà.
DAVID WHYTE — FINISTERRE
no way to your future now
but the way your shadow could take,
walking before you across water,
going where shadows go
Chez Plath, la mer n'a pas de fond. Elle n'a rien de l'autre côté. Elle est blanche des visages des noyés. Elle explose — non pas accueillante mais violente, non pas une ouverture mais un engloutissement. Les rochers alentour dissimulent leur rancœur. Ils ne bougent pas quand la mer canonnade à leurs oreilles.
SYLVIA PLATH — FINISTERRE
This was the land's end: the last fingers, knuckled and rheumatic,
Cramped on nothing. Black
Admonitory cliffs, and the sea exploding
With no bottom, or anything on the other side of it,
Whitened by the faces of the drowned.
Whyte regarde la mer comme quelqu'un qui peut partir. Sa nièce s'y tient après un pèlerinage accompli — le chemin est derrière elle. La mer est ce qui vient ensuite. Chez Plath, la mer n'est pas un ensuite. Elle est une présence explosive, sans fond, peuplée des morts.
VI — La Madone qui détourne le regard
Plath a réellement vu la statuette à la Pointe du Raz. Notre-Dame des Naufragés se dresse sur un rocher au bord de l'eau, ses robes de marbre rabattues par le vent. À ses pieds s'agenouille un marin de marbre. À côté de lui, une paysanne en noir prie. Ils prient devant un monument dédié à l'émigrant qui est parti vers le pays des morts — c'est-à-dire : l'Amérique.
Et Notre-Dame des Naufragés n'entend pas ce qu'ils disent. Elle est éprise de la belle informe de la mer.
L'absence laisse encore place à l'espoir. La présence qui détourne le regard est la clôture définitive.
Whyte n'a pas d'image religieuse dans son poème — mais son poème possède une structure transcendante. L'ombre qui traverse déjà l'eau est un avant-coureur de ce qui vient. Il y a une foi présente que le mouvement va quelque part, même si ce quelque part n'a pas de nom. Son Finisterre suppose une transcendance silencieuse : la réalité répond, même si elle ne parle pas.
La Madone de Plath démantèle précisément cette foi. Elle prouve que la transcendance peut être présente et néanmoins échouer — que le sacré n'a pas besoin d'être absent pour ne pas répondre. Elle est là. Elle avance. Et elle détourne le regard. Ce n'est pas de l'athéisme. C'est quelque chose de pire : la présence du sacré qui est indifférent.
VII — La position d'écriture : 1961 et 2012
Plath écrit en 1961 depuis le milieu. Elle a vingt-neuf ans. Son mariage vacille. Elle a survécu à une dépression et à une tentative de suicide. Elle se tient à la Pointe du Raz non pas en quelqu'un qui regarde en arrière vers une transition accomplie. Elle s'y tient en quelqu'un qui est dans la transition, sans savoir s'il existe un autre côté.
Whyte écrit en 2012 pour sa nièce après un pèlerinage accompli. A l'âge de cinquante-sept ans, il est établi, reconnu. Le poème a le ton de quelqu'un qui sait — non pas de l'extérieur, mais parce qu'il s'est lui-même trouvé au bord d'abîmes et en est revenu. Il écrit avec la certitude qu'il existe un autre côté.
Ce n'est pas la même chose que de dire que le poème de Whyte est moindre. Il est différent. Il est écrit depuis une position que Plath n'avait pas. La question que cela pose n'est pas : qui a raison ? La question est : depuis quelle position écris-tu — et lis-tu ?
VIII — Ce que les deux poèmes se posent mutuellement
L'un à côté de l'autre, Plath et Whyte montrent comment le concept de *finis terrae* se décompose en au moins deux expériences fondamentalement différentes. Le *Finisterre* de Whyte est un seuil : on est différent au moment de partir de ce qu'on était en arrivant. Il y a une ombre qui court déjà plus loin. Il y a une promesse qui peut être dite. L'avenir est présent comme avant-coureur.
Le Finisterre de Plath est un miroir. Il montre ce qui est : des rochers qui gardent leur rancœur, de la brume qui est des âmes, une mer sans fond, une Madone qui détourne le regard. Il n'y a pas d'ombre qui court plus loin. Il y a la brume qui emplit la bouche et libère momentanément.
Le poème de Plath pose au poème de Whyte une question que Whyte ne se pose pas lui-même : et si les lettres ne brûlaient pas ? Et si l'ombre ne courait pas mais s'enfonçait dans l'eau ? Et si l'on se tenait au bord sans pouvoir faire aucune promesse — parce que la langue elle-même a rempli la bouche ?
Le poème de Whyte n'a pas de réponse à Plath. Ce n'est pas une lacune. C'est la limite de sa réalité — la réalité de quelqu'un qui écrit pour sa nièce après un pèlerinage accompli, non pour quelqu'un à qui la brume bouche la bouche.
Les deux poèmes existent. Ils décrivent des bords qui portent le même nom et qui se ressemblent différemment. Quelle mer l'on reconnaît quand on regarde vers le bord — cela dit quelque chose sur l'endroit où l'on se tient.
Plath se tenait en 1961 au bord des falaises de Bretagne. Elle avait trente ans quand elle mourut. La statuette est toujours là.
2 mars 2026
Salon Nieuw-Zuid
Finisterre